Pourquoi la France ne fait plus la loi

 

Même dans son pré carré, Paris est désormais incapable d'imposer ses vues. La crise ivoirienne symbolise la fin de son pouvoir en Afrique, au profit de l'influence américaine.

LE BÉNIN AUJOURD'HUI
Cotonou

La France reste l'unique puissance coloniale qui a jusque‑là su maintenir une influence notoire dans ses anciennes colonies en Afrique, bien après leur accession à la souveraineté internationale. Cette présence se traduit notamment dans son pré carré à travers sa coopération par le maintien de bases militaires, le poids de ses entreprises dans les économies nationales, les commissions nationales de la Francophonie, la parité monétaire, l'importance démographique de ses ressortissants son interventionnisme dans les affaires domestiques, voire sa collusion avec les réseaux locaux. Autant de facteurs qui laissent penser qu'il faut d'abord bénéficier de l'onction de l'ancienne métropole avant d'entreprendre toute action politique, économique ou sociale majeure dans la vie des Etats de son pré carré.

La crise qui secoue la Côte‑d'Ivoire depuis septembre 2002 et le fait que la quête d'une solution de sortie de crise ait été déplacée de l'Afrique à Paris avec la tenue d'une  table ronde à Marcoussis ne sont pas un effet du hasard. Loin s'en faut. Ils sont plutôt révélateurs de la complexité des relations entre la France et l'Afrique et du rôle que l'ancienne puissance coloniale française continue de s'assigner vis-à-vis de ses anciennes dépendances en raison de l'influence que lui confère sa présence dans la vie de celles‑ci.

Les événements déplorables survenus en Côte‑d'Ivoire après l'avènement de Laurent Gbagbo au pouvoir ont cependant montré quelles peuvent être les limites de l'influence française. Si Paris ne parvient même plus à assurer la protection de ses nombreux ressortissants et de ses puissants intérêts économiques dans ce pays, il y a fort à parier qu'il renoncera à s'engager dans les pays africains dont l'importance stratégique et économique est moindre.

UNE NOUVELLE GÉNÉRATION DE DIRIGEANTS PROAMÉRICAINS

Mais, à l'analyse, il y a fort peu de chances que l'exemple de la Côte‑d'Ivoire de Gbagbo fasse école en Afrique. Et cela pour plusieurs raisons. Primo : hormis le Gabon, le Sénégal, le Mali, le Cameroun et, subsidiairement, le Tchad et Djibouti, les intérêts de la France et la présence de ses ressortissants sont négligeables dans les autres pays qu'elle a colonisés. Secundo : dans les Etats susmentionnés, les dirigeants actuels n'ont ni le nationalisme de Gbagbo, ni ses longues années de lutte politique qui lui ont permis d'avoir des militants entièrement dévoués. Tertio : les facteurs endogènes inhérents à la crise sociopolitique en Côte‑d'Ivoire et les contingences géopolitiques sous‑régionales n'existent quasiment dans aucun des autres pays africains de la sphère d'influence de la France.

Dans ces conditions, il faudra attendre encore un peu pour voir l'émergence d'une nouvelle génération de dirigeants ainsi que d'autres facteurs favorisants avant de voir son pré carré échapper littéralement à Paris. Peut-être au profit de Washington ou de quelque puissance émergente.

Face à ce fiasco français en Côte‑d'ivoire, les opinions publiques africaines sont évidemment divergentes. La plus forte tendance attribue cet échec aux tergiversations du président Laurent Gbagbo, qui n'applique pas les accords de Marcoussis dans l'esprit et la lettre. Pis, ceux qui font partie de cette chapelle voient en lui le chef d'Etat qui a institué la xénophobie, la discrimination ethnique et politique, la haine antifrançaise comme l'unique moyen de gestion et de conservation du pouvoir. En revanche, la tendance minoritaire est constituée de ceux qui pensent que Gbagbo, même s'il a été mal élu, est le président légal et légitime. Par conséquent, si la France et la communauté internationale voulaient bien faire, elles ne devraient pas mettre le président Gbagbo sur un pied d'égalité avec les rebelles qui ont pris les armes pour renverser les institutions de l'Etat. Et ce d'autant plus que l'Union africaine a décidé de ne plus reconnaître les pouvoirs conquis par la force et non par les urnes. Aussi poussent‑ils l'analyse en se demandant comment on peut asseoir durablement des régimes démocratiques en Afrique si l'on continue à faire preuve de laxisme vis‑à‑vis de ceux qui prennent les armes pour régler des problèmes politiques. Il n'y a rien d'étonnant d'ailleurs à ce que ce soit parmi les ardents défenseurs de cette chapelle que l'on retrouve ceux qui fustigent la trop grande influence de la France dans les affaires intérieures de ses anciennes colonies.

LE REJET DES IMMIGRÉS AFRICAINS ET LE RACISME

Toutes proportions gardées, certains pays ‑ en l'occurrence le Burkina Faso et le Mali ‑ ont leurs opinions publiques largement acquises à la première chapelle. Et pour cause : non seulement ils sont frontaliers de la Côte‑d'Ivoire et enclavés, ce qui fait que leurs économies sont en partie tributaires du port d'Abidjan, mais ils comptent de nombreux ressortissants qui en ont fait les frais dans le pays. Sans oublier que la question très controversée de la nationalité les concerne dans une certaine mesure, car ceux qu'on désigne par le vocable de "Dioula" et qui ont l'impression d'être des citoyens de seconde zone en Côte‑d'Ivoire vivent de part et d'autre de leurs frontières communes. De toute évidence, il est loisible de constater la quasi‑unanimité des points de vue dès qu'on parle de relations entre l'Afrique et les autres puissances occidentales. Et c'est là que l'on se rend bien vite compte que le pré carré de Paris glisse de façon perceptible vers Washington.

Entre autres raisons évoquées en faveur d'un resserrement des liens avec le pays de l'Oncle Sam : les pays anciennement colonies françaises sont les plus sous‑développés du continent, le rejet des immigrés africains en France, les difficultés pour y étudier, le racisme qui a même fait propulser Jean‑Marie Le Pen au second tour d'une présidentielle.

Sans pour autant concurrencer frontalement ou ouvertement la France sur ses anciennes terres, les Etats‑Unis n'en font pas moins des pas de géant dans toute l'Afrique. A commencer par les pays où, du point de vue géostratégique, ils ont des intérêts évidents.

LES ÉGLISES ÉVANGÉLIQUES ONT ESSAIMÉ SUR TOUT LE CONTINENT

On peut citer à ce sujet des pays tels que le Nigeria, le Cameroun, le Tchad, la Guinée Equatoriale, São Tomé et Principe, Djibouti, l'Afrique du Sud, la Côte‑d'Ivoire. La liste est longue à égrener. Quand les Etats‑Unis d'Amérique ne sont pas présents pour des intérêts pétroliers, ils le sont dans le contexte international de lutte contre le terrorisme ou bien d'autres mobiles inavoués.

En Afrique francophone en particulier, l'influence américaine se manifeste de plus en plus par le renforcement du commerce, la coopération militaire, la formation des cadres à travers la mise en place d'écoles ou de centres de langues, l'immigration, les fellowships. Un peu partout, des Eglises évangéliques ont essaimé et contribuent aussi de manière souterraine à son rayonnement. Tant et si bien que nombreux sont aujourd'hui les jeunes Africains, parmi lesquels des enfants de dirigeants au pouvoir, qui préfèrent se rendre aux Etats‑Unis pour étudier plutôt qu'en France. Compte tenu des facilités de séjour et d'accueil, ainsi que des meilleures conditions de formation qui sont offertes.

Qu'ils s'établissent aux Etats‑Unis ou qu'ils retournent dans leurs pays d'origine, ces nombreux Africains qui vont au pays de l'Oncle Sam contribuent inconsciemment ou non à propager chez eux l'influence américaine. Un seul exemple suffit pour s'en convaincre. Le président du Rwanda, Paul Kagame, qui est à la tête d'un pays francophone, aurait certainement eu une attitude beaucoup plus conciliante dans ses relations avec la France à la suite du génocide de 1994 s'il avait été formé dans l'Hexagone.

Fort de l'intérêt que les Etats‑Unis accordent dorénavant à l'Afrique et des moyens structurels, géopolitiques ou géostratégiques qu'ils y mettent, il y a fort à parier que la France sera supplantée dans les décennies à venir si elle n'y prend garde. Surtout quand la nouvelle génération d'Africains de tendance proaméricaine sera parvenue au pouvoir dans plusieurs pays du continent. Y compris dans le pré carré qui lui était si cher.

Marcus Boni Teiga

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