Le spectre de la guerre civile

 

On peut craindre que la Côte‑d'Ivoire soit désormais condamnée au chaos, à la façon du Liberia ou de la Sierra Leone. A moins que la communauté Internationale aide la France à enrayer la catastrophe.

Pour avoir une vision de l'avenir de la Côte‑d'Ivoire ‑ si le chaos actuel continue comme c'est fort possible ‑, regardez à l'ouest. Les guerres qui se sont terminées récemment au Liberia et en Sierra Leone ont fait environ 500 000 morts en quinze ans et ruiné des millions de personnes. 'La Côte‑d'Ivoire, qui est beaucoup plus riche ‑ c'est la deuxième économie d'Afrique de l'Ouest ‑, risque pour sa part de brûler pendant des décennies. C'est une perspective qu'il vaudrait mieux éviter.

Mais pas pour Laurent Gbagbo, le chef de l'Etat, surtout si cela implique son retrait. Le 4 novembre, il a lancé une attaque sur les rebelles qui contrôlent le nord du pays, rompant ainsi un cessez‑le‑feu de deux ans. La France, qui avait envoyé 4 600 soldats en Côte‑d'Ivoire pour faire appliquer les accords de paix qu'elle avait négociés, n'a pas protesté. Elle désespérait de faire respecter par les deux parties les accords qui prévoyaient des élections l'année prochaine. Puis les soldats de Gbagbo ont tué neuf soldats français. La France a réagi en détruisant la quasi‑totalité des forces aériennes ivoiriennes. Cette action a mis fin à l'attaque, mais la Côte‑d'Ivoire est en ébullition : des bandes armées parcourent Abidjan, la capitale économique, en pillant les biens des Blancs ; les soldats français sont assiégés par des voyous et en ont peut‑être tué un grand nombre. Thabo Mbeki, le président sud‑africain, a invité les deux camps dans son pays pour des pourparlers d'urgence. Mais la paix semble improbable.

La France s'est montrée héroïque en bloquant l'avance des rebelles sur Abidjan quand ceux‑ci se sont soulevés, en septembre 2002, et en négociant un accord pour apaiser les préoccupations légitimes des nordistes qu'ils représentent. Celui‑ci prévoyait la révision du droit de la nationalité et du droit de propriété, qui excluent actuellement plusieurs millions de nordistes parce qu'ils descendent de travailleurs immigrés. Il prévoyait également la révision des conditions d'éligibilité à l'élection présidentielle ‑ qui avaient exclu le champion du Nord de deux scrutins.

C'était un accord raisonnable. Mais Gbagbo, qui ne pouvait espérer gagner une élection incluant tous les éléments du pays, a fait en sorte qu'aucune des réformes nécessaires n'ait lieu. Entre‑temps, les rebelles se sont enrichis et ont perdu le désir de ressusciter le processus. Principal producteur mondial de cacao, la Côte‑d'Ivoire est coupée en deux et plonge dans l'anarchie. Le Nord ne compte pratiquement plus de services de santé, à part ceux qui sont assurés par les ONG européennes. L'Ouest, près de la frontière avec le Liberia, connaît des guerres locales sporadiques autour des ressources minières.

Il faut féliciter la France pour avoir freiné la descente du pays vers. le chaos. Mais elle risque de ne pas tenir beaucoup plus longtemps sans aide. Pour contraindre Gbagbo à la paix, elle souhaite que l'ONU impose un embargo sur les armes, empêche les fauteurs de troubles de se rendre hors du pays et saisisse leurs avoirs à l'étranger. La Chine, que ce genre de politique met toujours mal à l'aise, tient à ce que Gbagbo ait jusqu'au mois de décembre pour faire passer les réformes souhaitées avant toute sanction. Délai inutile : l'intéressé a déjà largement fait la preuve de sa mauvaise foi.

D'éventuelles sanctions risquent d'ailleurs de ne pas convaincre Gbagbo et ses ennemis de tenir leur parole. Les frontières sont poreuses dans la région et les armes vont affluer quand même. Les sanctions de l'ONU n'ont pas empêché Charles Taylor, le tyran du Liberia, de se procurer des armes en payant avec des diamants et n'ont pas gêné non plus ses rivaux rebelles, qui étaient armés par la Guinée voisine, tout comme les rebelles ivoiriens s'approvisionnent au Burkina Faso et au Mali.

La Côte‑d'Ivoire fera‑t‑elle l'économie d'une guerre cruelle ? La réponse dépendra en grande partie de ses voisins. Gbagbo a qualifié l'intervention de la France de complot néocolonialiste. Lors d'une rapide visite à Abidjan, le président sud‑africain a faiblement loué l'engagement de Gbagbo en faveur de la paix. S'il hésite à employer un discours plus ferme, il n'a qu'à regarder à l'ouest. Vers le Liberia.

The Economist, Londres

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