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Comment les Etats-Unis ont
lâché Gbagbo
Le président ivoirien a choisi l'épreuve de force avec Paris, explique The Washington Post, parce qu'il croyait bénéficier d'un soutien américain. Mais Bush a préféré raffermir Ses liens avec la France.
THE WASHINGTON POST Washington
Ces derniers temps, de nombreux
Européens, en particulier des Français, ne trouvent guère à leur goût la
diplomatie américaine. L'action de l'administration Bush apparaît ainsi
d'autant plus remarquable et salutaire en Côte d'Ivoire, où elle tente de
limiter les dangereux effets de l'agitation antifrançaise. Alors qu'on en
sait un peu plus sur le mois d'émeutes et d'affrontements raciaux et
religieux, ainsi que sur le raid aérien ciblé qui a tué neuf soldats
français et un humanitaire américain, il devient évident que le président
ivoirien Laurent Gbagbo avait misé sur une manipulation possible, à son
avantage, des relations extrêmement tendues entre Paris et Washington,
dans une situation classique d'instabilité chronique.
Gbagbo s'est efforcé de renforcer ses liens avec le président Bush alors
que tous deux s'engageaient dans des conflits ouverts avec Jacques Chirac
depuis un an et demi. Confronté à des problèmes politiques et économiques
croissants, il a attisé le ressentiment à l'égard de la présence coloniale
résiduelle de la France chez le premier producteur de cacao du monde.
Gbagbo a sans doute estimé que le torchon brûlait tellement entre les deux
grandes puissances à cause de la crise irakienne que les Etats Unis
prendraient volontiers la place de la France comme protecteur de la Côte
d'Ivoire. On voit mal, autrement, ce qui l'aurait enhardi au point
d'ordonner à ses pilotes mercenaires d'Europe de l'Est d'attaquer les
forces françaises de maintien de la paix le 6 novembre.
Paris a lancé immédiatement d'implacables représailles. Les forces
françaises ont détruit la petite armée de l'air ivoirienne et se sont
assurées que les pilotes biélorusses, auteurs de l'attaque, étaient bien
morts, indiquent plusieurs sources françaises qui souhaitent garder
l'anonymat.
UN GESTE QUI N'A RIEN COÛTÉ À
WASHINGTON
Le président ivoirien reçut d'abord
une première douche froide lorsque Bush apporta son soutien à la demande
de Chirac concernant des sanctions des Nations unies, avant de voir ses
espoirs d'obtenir la protection américaine anéantis après une longue et
houleuse conversation téléphonique avec le secrétaire d'Etat, Colin
Powell, selon des responsables américains, français et africains. A
Washington, on a résisté à la tentation de faire payer à Paris son
opposition à l'invasion de l'Irak sous la houlette des Etats Unis, car on
a rapidement compris que rendre la pareille aux Français minerait la
sécurité régionale en Afrique de l'Ouest et au delà.
A l'instar de Robert Mugabe au Zimbabwe, Gbagbo se remplit les poches et
s'accroche au pouvoir au prix de la ruine de son pays, autrefois prospère.
Mais l'enjeu dépasse l'établissement d'un régime de voyous comme on en
voit tant en Afrique. La Côte d'Ivoire rassemble, dans un chaudron
explosif de changements, nombre des forces qui menacent, un peu partout
dans le tiers monde, les structures postcoloniales de gouvernement et de
développement éconoinique. En facilitent la circulation des biens, des
personnes et des technologies à travers les frontières nationales, la
mondialisation a également inauguré une ère de réactions dont l'ampleur
n'est devenue visible qu'aujourd'hui. Les aspirations, les déceptions et
les rancoeurs augmentent à mesure que les distances se réduisent, et
certaines communautés jugent leur identité ou leur sécurité menacées par
des circonstances et des peuples qu'elles pouvaient autrefois ignorer sans
problème.
Dirigée avec paternalisme pendant trente ans par Félix Houphouët Boigny,
la Côte d'Ivoire n'a pas su développer de fortes institutions ni
d'identité nationale. Cela est vrai dans d'autres pays africains ayant à
leur tête des "grands hommes" ou des élites politiques qui s'enrichissent
et défendent leurs intérêts au détriment de la population. Tout comme les
mythes et les histoires réelles de lutte de libération nationale, qui
s'estompent dans l'esprit des gens, la baisse des ressources tirées de
l'aide internationale et d'erratiques échanges de produits agricoles rend
le système néocolonial plus difficile à supporter.
En Côte d'Ivoire, les musulmans du Nord s'estiment lésés par la
confiscation du pouvoir par Gbagbo et par le favoritisme à l'égard des
ethnies non musulmanes du Sud. C'est le genre de tensions qui risquent de
surgir n'importe quand dans d'autres pays d'Afrique de l'Ouest, comme
l'ont rappelé les dirigeants de la région à Chirac. Dans le même temps,
ils l'exhortaient à agir encore plus vigoureusement pour rétablir l'ordre
en Côte d'Ivoire. L'Europe, et surtout Paris, devrait reconnaître et
saluer publiquement la décision de l'équipe Bush de ne pas succomber à la
tentation de se venger de Chirac. Le geste n'a rien coûté à Washington.
C'est cependant ce qu'il fallait faire pour améliorer la coopération,
franco-américaine dans un monde en pleine mutation.
Jim Hoagland
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