Côte d'Ivoire: questions autour de la manifestation du 9 novembre

 

ABIDJAN (AFP) - 28/11/2004 09h59 - Près de trois semaines après la manifestation meurtrière devant l'hôtel Ivoire d'Abidjan, de nombreuses interrogations subsistent sur les circonstances de la mort de plusieurs civils et sur les moyens employés par l'armée française pour contenir le flot des manifestants, notamment l'intervention de tireurs d'élite.

Le bilan et les circonstances de ces violences sont encore confus: si les autorités ivoiriennes font état de 57 civils tués et de plus de 2.200 blessés entre les 6 et 10 novembre, elles n'ont pas jusqu'à présent donné un bilan précis des incidents du 9 novembre devant l'hôtel Ivoire.

Selon la version de la ministre française de la Défense, Michèle Alliot-Marie, les victimes, parmi lesquelles un gendarme ivoirien, ont été touchées dans des échanges de tirs entre "jeunes patriotes" et la cinquantaine de militaires ivoiriens qui tentaient de s'interposer.

Pour les partisans du président ivoirien Gbagbo, les soldats français positionnés à l'hôtel Ivoire ont tout simplement ouvert le feu sur des Ivoiriens "aux mains nues". La RTI (télévision nationale, pro-Gbagbo) a dénoncé en particulier la présence de tireurs d'élite dans les étages de l'hôtel. "Il y a eu des morts par étouffement dans la bousculade, mais la plupart des victimes ont été tuées ou blessées par des balles de différents calibre", assure le professeur Richard Kadjo, qui a coordonné les secours d'urgence: "il y a eu aussi des pieds et des mains arrachés, vraisemblablement par l'explosion de grenades".

"Des grenades lacrymogènes ont été lancées, puis nous avons entendu trois à quatre salves d'armes automatiques, ponctuées de détonations isolées", raconte un employé de l'hôtel. Selon son témoignage, les militaires français, en particulier les officiers, occupaient les trois premiers étages de l'hôtel. "Trois équipes de tireurs étaient postées au 6ème étage, notamment dans les chambres 661 et 658", déclare-t-il.

L'Hôtel Ivoire est désormais fermé au public. Les trois chambres "utilisées par les tireurs embusqués ont été laissées en l'état après le départ précipité des militaires de Licorne et placées sous scellés": dans chacune de ces chambres, un coussin et un bureau hissés sur deux tables de nuit collées à la fenêtre. Le tout constitue un excellent poste de tir, qui surplombe le parking de l'hôtel et les lieux de la manifestation. "J'ai moi-même retrouvé dans ces chambres plusieurs douilles de gros calibre", explique l'employé.

Douilles de calibre 12,7 mm qui ont été exhibées à la télévision avec une caisse éventrée de grenades lacrymogènes ou encore une pièce d'identité oubliée dans leur fuite par les soldats français. Des fusils de précision de ce calibre, comme le PGM Hécate 2 et le Mac Millan, sont en dotation au sein de l'armée française. Développées en ex-Yougoslavie pour neutraliser les tireurs embusqués, de telles armes constituent "un moyen psychologiquement efficace pour calmer une foule en foudroyant un leader, en frappant fort de loin...", a expliqué à l'AFP un ancien officier. Ces éléments sont à mettre en parallèle avec d'autres images chocs de la RTI, montrant de nombreux blessés par balles, une jeune femme tuée par balle dans le dos, et surtout le corps d'un manifestant à la boîte crânienne littéralement pulvérisée.

Celui-ci comptait parmi les émeutiers les plus violents, et s'était illustré notamment en s'aggripant au canon d'un véhicule blindé. L'armée française a-t-elle eu la main trop lourde? A des tirs venus de la foule, les militaires ont répondu par des "tirs de sommation" et "d'intimidation" en l'air, réaffirme le porte-parole de Licorne, le colonel Henry Aussavy, qui s'est refusé à tout commentaire sur la présence éventuelle de tireurs d'élite. "La foule s'est montrée très agressive et a joué la provocation, laissant supposer une volonté délibérée de faire des martyrs", a cependant souligné le colonel Aussavy.

 

Sommaire

© 2003 AFP