Côte d’Ivoire : la dernière carte

L'ESSOR
Bamako

Habile manœuvrier, le président Laurent Gbagbo se présente aujourd'hui pourtant comme un joueur de poker qui a tiré la mauvaise carte de la partie.

Si rien n'est fait pour arrêter la récente dérive, son pays sombrera dans un chaos d'où il se relèvera difficilement. C'est à juste raison que le président sud-africain Thabo Mbeki est arrivé hier à Abidjan, mandaté par l'Union africaine (UA) d'une mission "de la plus haute urgence" pour tenter de trouver une solution à la crise ivoirienne.

Cette médiation sud-africaine intervient à un moment crucial pour un pays qui vit depuis le week end dernier une recrudescence de la violence. Les rebelles, qui contrôlent le nord de la Côte d'Ivoire, ont réclamé lundi le "départ" du président ivoirien Laurent Gbagbo pour ramener la "sérénité" dans le pays.

Malgré le calme précaire qui règne depuis lundi à Abidjan, la mobilisation des manifestants anti-français restait forte hier matin dans le quartier de la présidence, Cocody, théâtre la veille de violents heurts entre partisans du régime et soldats français. La mobilisation des partisans du chef de l'État, qui accusaient les Français de vouloir renverser le président, restait forte dans le quartier de Cocody où une cinquantaine de blindés français étaient toujours stationnés.

Pourtant la nuit s'est déroulée sans incidents majeurs après les appels au calme lundi soir des responsables ivoiriens et grâce aux patrouilles mixtes de casques bleus, de soldats français de l'opération Licorne et de militaires ivoiriens qui ont parcouru les quartiers sud de la capitale économique, sans toutefois franchir la lagune qui sépare la ville en deux. Ces patrouilles ont circulé jusqu'à 6H00 hier matin, sans rencontrer d'opposition, dans les quartiers de Treichville, Marcory et en Zone 4 (Biétry), près du port et de l'aéroport, toujours fermé au trafic civil depuis sa prise de contrôle par les forces françaises samedi.

La réunion entre responsables civils et militaires ivoiriens et ceux de l'Opération Licorne avait déjà permis d'amorcer une désescalade, au moins verbale : "Nous avons décidé d'aller à l'accalmie pour que l'activité économique reprenne", avait déclaré à son issue le président de l'Assemblée nationale Mamadou Koulibaly qui avait multiplié les déclarations incendiaires durant le week end. De son côté, la France a voulu rassurer les partisans de Laurent Gbagbo, affirmant qu'elle n'avait "pas l'intention de renverser" le président ivoirien.

Le chef du contingent Licorne, le général Henri Poncet a essayé de désamorcer une rumeur selon laquelle la présence d'une cinquantaine de véhicules blindés à Cocody, quartier chic d'Abidjan où vit le président Laurent Gbagbo, à un kilomètre de la résidence de ce dernier, avait pour objectif son renversement dans la nuit de dimanche à lundi. Cette rumeur a fait déferler des milliers de "jeunes patriotes" brisant le cordon français devant l'hôtel Ivoire. Des soldats français ont alors tiré en l'air pour tenter de disperser les manifestants.

Hier matin, l'activité économique a repris timidement dans quelques quartiers des dix communes d'Abidjan mais, pour la deuxième journée consécutive, les banques, les écoles et l'administration de la capitale économique ivoirienne sont restées fermées.

Le médiateur de l'UA, qui a fermement condamné la reprise des violences en Côte d'Ivoire, devrait s'entretenir dans la journée avec le président Gbagbo dans sa résidence de Cocody. Sans perdre du temps Mbeki a, dès son arrivée, rencontré Albert Tévoedjré, représentant spécial du secrétaire général des Nations unies pour la Côte d'Ivoire. Ces préliminaires lui permettront de mieux orienter sa médiation. Pourvu que le camp présidentiel lui facilite la tâche. Autrement, le Conseil de sécurité aura toute la latitude de juger de la mauvaise foi manifeste des "pro-gbagboïstes" de ne pas faire la paix et de tirer les leçons qui s'imposent. Notamment en adhérant pleinement aux sanctions envisagées par la communauté internationale pour mettre aux pas ceux qui s'opposent à la marche de la paix en Côte d'Ivoire.

B. M. SISSOKO
[10/11/2004]

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