Les blessés de l'hôtel Ivoire témoignent

DOUZE MORTS, 638 blessés dont 76 par arme à feu : c'est le bilan encore confidentiel des victimes de l'hôtel Ivoire que viennent d'établir les médecins du centre hospitalier universitaire de Cocody. « Nous avons enquêté auprès de toutes les victimes et nous sommes en train de finaliser notre rapport », confie le docteur Narcisse Hohou, médecin légiste au CHU. Cet hôpital d'Abidjan, situé à moins de 2 km de l'hôtel Ivoire, a soigné les victimes des échauffourées entre soldats français et manifestants le 9 novembre.

LE PARISIEN
Paris

mercredi 15 décembre 2004
Abidjan (Côte d'Ivoire) DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL

Les blessés passent pour des héros Ce jour-là, des milliers de patriotes pro-Gbagbo se sont retrouvés face à 300 soldats d'un régiment d'infanterie de chars de marine (RICM), épaulés de tireurs des forces spéciales. Ces soldats français, sous la pression d'une foule hostile, ont « fait usage de la force » pour se dégager de l'emprise des manifestants. Ont-ils agi avec « un sang-froid admirable compte tenu du contexte », comme l'affirme un gradé français ou, au contraire, ont-ils commis « une bavure historique, cédant à la panique », comme le soutiennent les patriotes du président Gbagbo ?

A Abidjan, le nombre de morts ivoiriens ce jour-là est devenu une affaire dans l'affaire. Le ministère français de la Défense en a admis « peut-être deux ou trois », suggérant que les Patriotes, armés de kalachnikov, ont aussi pu tirer. Quoi qu'il en soit, à chaque carrefour de la capitale ivoirienne, des vendeurs à la sauvette proposent pour moins de 3 € des vidéos tournées par des amateurs montrant des soldats français, fusils tendus en direction de la foule. « Nous avons ordre de ne plus communiquer là-dessus, réagissait hier un porte-parole de l'armée française. Plus on parle, plus on relance la polémique. » Cette polémique n'est pas près de s'éteindre, d'autant que les Patriotes menacent de déposer plainte devant la Cour de justice internationale.

Todipté Sié est le sous-directeur des soins infirmiers de l'hôpital de Cocody. Dans les faits, c'est lui qui fait tourner l'hôpital, commande les fournitures médicales et orchestre les programmes opératoires. « Ce 9 novembre, je suis formel, 12 personnes sont mortes devant l'hôtel Ivoire, assure-t-il en feuilletant son registre. Onze le jour même et une autre dans les jours qui ont suivi, en réanimation. Au total ce jour-là, nous avons accueilli 638 blessés. » 486 hommes et 152 femmes. La plus jeune est une fillette de 2 ans qui était sur le dos de sa mère et qui, dans la bousculade, a chuté. Elle a perdu un oeil. La doyenne est une femme de 64 ans, elle aussi renversée par la foule. Les victimes sont répertoriées selon deux catégories : les blessés par balle et les traumatisés, ceux qui ont été victimes de fractures suite à des chocs.

Les médecins de Cocody comptabilisent 76 blessés par balle, 42 d'entre eux ont été touchés principalement aux jambes, six ont été touchés dans le dos. Soura Kaudé, 15 ans, a eu un genou traversé par une balle, qui a transpercé son autre cuisse. « On a reçu le matériel pour l'opérer seulement hier », confie son médecin. Charles Sika a, lui, écopé d'une balle dans la poitrine. Il a été opéré hier matin. Neuf garçons restaient hier encore hospitalisés à Cocody. « J'étais assis devant les militaires français quand cela a commencé à tirer, raconte Akoum Kadié, un jeune Patriote de 25 ans, sur son lit d'hôpital. J'ai couru et au bout de quelques mètres, j'ai chuté dans un trou. On m'est tombé dessus. Ma jambe a cassé net. » Ce jeune manifestant vient lui aussi d'être opéré. « Nous avons mis beaucoup de temps à recevoir de France les broches que l'on devait lui poser dans la jambe », explique l'infirmier. Salués dans les couloirs de l'hôpital, ces patriotes blessés passent ici pour les héros d'une guerre qui n'a pas encore dit son nom.

Les députés ivoiriens ont adopté cette nuit, en commission, un texte de loi sur la nationalité, prévu par les accords de paix inter-ivoiriens de Marcoussis. Ce texte doit être encore adopté vendredi par le parlement.


 

 

HOPITAL DE COCODY (ABIDJAN), HIER. Akoum Kadié a eu la jambe cassée dans la bousculade qui a suivi les tirs devant l'hôtel Ivoire. Neuf Ivoiriens blessés le 9 novembre sont encore hospitalisés. (LP/PHILIPPE DE POULPIQUET.)

 


Laurent Valdiguié

 

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