"Au nom de Jésus, gardez Gaza !"

 

Des milliers de chrétiens sionistes sont venus soutenir l'extrême droite israélienne contre le projet d'Ariel Sharon de se désengager de Gaza.

HA'ARETZ (extraits)
Tel‑Aviv

Début octobre, l'International Christian Embassy (ICE) organisait un grand rassemblement en face de la Knesset. Et le moment le plus étrange de la "prière pour la paix de Jérusalem", entonnée par une foule de chrétiens évangéliques, ce fut le silence de plomb dans lequel fut accueilli le nom du Premier ministre, Ariel Sharon. La plupart des 4 000 évangéliques rassemblés pour célébrer la fête juive de Souccot n'ont pas une conscience politique particulièrement développée, mais leur amour pour Israël est si fort qu'ils trouvent horrible que Sharon se désengage de Gaza. En revanche, quel ne fut pas leur bonheur d'écouter un pasteur baptiste de Bethléem, Naïm Khoury, supplier les fidèles de ne pas "céder un pouce de cette terre à quiconque" et de lever leurs mains vers le ciel en signe d'approbation.

Sous la conduite charismatique du pasteur Robert Steams, guide de la congrégation américaine Eagle's Wings, les évangéliques ont ensuite' prié Dieu d'enseigner la sagesse au gouvernement d'Israël et à la Knesset, avant de sonner le chofar et d'appeler à la venue du Messie. Dans la foule, pour la première fois, on trouvait 20 délégués des chrétiens sionistes de Russie, parmi lesquels Sergueï Filatov, le chef de cabinet de l'ancien président Boris Eltsine.

Plusieurs groupes d'intérêt israéliens sont à l'origine de cette impressionnante démonstration de force, parmi lesquels le lobby parlementaire pour l'Amitié avec les chrétiens, dirigé par le député Yuri Stern, de l'Union nationale [extrême droite laïque], et Yair Peretz, du Shas [ultraorthodoxes orientaux]. Après s'être longtemps manifesté aux Etats‑Unis, le lobby tente de jeter des ponts en direction de parlementaires européens. Les évangéliques et l'extrême droite israélienne sont également organisés au sein du Jérusalem Summit, un forum conservateur international consacré à la lutte contre l'islam. Le Jérusalem Summit est financé par le magnat russo‑israélien Mikhail Tchernoy, un ami personnel d'Avigdor Liberman, président de lUnion nationale. Selon Dmitry Radyshevsky, directeur du Jérusalem Summit et ancien membre de la rédaction de Time Magazine, les évangéliques sont en train de vivre une évolution théologique et de revenir à une conception faisant des chrétiens et des juifs les deux branches d'un même arbre. "Nous sommes la véritable OLP! s'exclame-t‑il. L'un de nos objectifs n'est‑il pas de libérer la Palestine du terrorisme et du djihad ?'Jusqu'à récemment, l'alliance entre extrémistes chrétiens et juifs s'expliquait par le soutien sans faille des chrétiens au retour des juifs sur leur terre, condition nécessaire au retour de Jésus. Mais, aujourd'hui, ces deux groupes se sont trouvé un dénominateur commun beaucoup plus fort: l'islam radical, que les évangéliques appellent "Satan". Pour le députéYuri Stern, seuls deux éléments s'opposent en Israël à une pleine coopération avec les évangéliques : les gauchistes et les rabbins. L'ancien grand rabbin Mordechai Eliyahou, réputé pour son ultranationalisme, a rejeté toute forme de coopération, tandis que l'actuel grand rabbin ashkénaze Yona Metzger n'a accepté de rencontrer une délégation d'évangéliques qu'à la condition expresse que ces derniers reconnaissent par écrit ne pas vouloir faire oeuvre missionnaire. Quant au maire de Jérusalem, l'ultraorthodoxe Uri Lupolianski, ce n'est que du bout des lèvres qu'il a associé la municipalité aux préparatifs de la manifestation.

PAT ROBERTSON DEMANDE AUX JUIFS DE RECONNAÎTRE JÉSUS COMME LE MESSIE

Mais, de leur côté, deux responsables évangéliques venus récemment en visite en Israël ont refusé de rencontrer Ariel Sharon et Ehoud Olmert [conseiller d'Ariel Sharon et ancien maire de Jérusalem], tous deux à l'origine du plan de désengagement de Gaza qui heurte l'amour passionné de ces chrétiens pour la terre d'Israël. Ny a‑t‑il pas un paradoxe ? Ces évangéliques sont contre un Etat palestinien et contre le désengagement, alors que Bush, leur allié, soutient ces deux idées. "Non". répond Joel James, chef de projet à l'Eagle's Wings, "Bush ne soutiendra la feuille de route que lorsque le terrorisme cessera. Ce qui ne risque pas d'arriver."

Tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes entre les nationalistes juifs et les chrétiens évangéliques, si le révérend Pat Robertson n'avait failli gâcher le rassemblement de Jérusalem. Le révérend avait enregistré un discours dans lequel il faisait flèche de tout bois, contre les homosexuels, l'avortement, Oussama Ben Laden, Yasser Arafat, les Nations unies et le département d'Etat, tous accusés de saboter les plans divins. Mais Pat Robertson a cru bon d'ajouter que l'une des conditions au retour de Jésus était que les juifs le reconnaissent comme leur Messie, "chose qu'ont commencé à admettre certains rabbins au Brésil, en Sibérie et ici, à Jérusalem !" Les organisateurs de l'ICE n'ont semble‑t‑il que peu goûté un sermon qui risquait de dévoiler leur véritable vocation missionnaire, en dépit de leurs assurances.

Lily Galili

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