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Ils convertissent même des musulmans
Du Brésil au Nigeria, le mouvement pentecôtiste connaît un succès fulgurant grâce à une recette simple : promettre à ses disciples le bonheur et la richesse.
THE NEW YORK TIMES Pour beaucoup, l'avenir du christianisme se trouve au bout de la voie express Lagos‑Ibadan. Par dizaines de milliers, des Nigérians de toutes conditions bravent les gaz d'échappement et le bruit des klaxons. Leur but? Rejoindre les camps évangéliques, dotés d'églises aussi grandes que des hangars d'aviation et portant des noms aussi fabuleux que les espoirs qui y sont vendus: Camp de la montagne du feu et des miracles, Camp de la vie meilleure ou Camp de la rédemption (le plus ancien et le plus grand, avec presque 5 000 hectares). Les fidèles viennent assister à la .messe du Saint‑Esprit", attirés par un programme de chansons et de danses pleines de ferveur. L'évangile qu'on y écoute promet santé et prospérité. Ici, on vient demander à Dieu l'enrichissement rapide ou une protection contre les maux de ce monde, qu'il s'agisse de la faim, de l'arthrite ou des voleurs. Es lancent des alléluias jusqu'à l'aube, jusqu'à ce que la route, célèbre pour ses accidents et ses bandits, devienne plus sûre. Alors, ils rentreront à Lagos, à une allure de tortue. Au Nigeria, semble‑t‑il, on ne peut pas se permettre de ne pas prier. "Dans les pays où tout va bien, où on prend soin des habitants, Les gens montrent beaucoup d'apathie vis‑à‑vis de ce qui touche à la religion et à Dieu". affirme Oluwayemisi Ojuoalape, 27 ans, avocat à Lagos. "Rien ne les pousse à demander de l'aide. Ils n'en ont pas besoin." Ce n'est pas le cas dans les pays, en voie de développement, où le christianisme n'a jamais eu autant de succès. L'augmentation du nombre de fidèles est particulièrement importante dans le pentecôtisme, un mouvement créé il y a un siècle aux Etats‑Unis et diffusé par des Noirs, des Blancs et des Hispaniques à partir d'une église abandonnée de Los Angeles. Fondé sur une communication directe avec Dieu, son culte tapageur, sans intermédiaires, inclut la guérison des malades, la glossolalie [ou "parler ‑ en langues", comme les apôtres touchés par l'Esprit saint à la Pentecôte, qui se mirent à comprendre et parler les Langues étrangères] et l'exorcisation des démons. Les églises pentecôtistes, de plus en plus nombreuses, rassemblent un quart des chrétiens du monde entier. Elles viennent rivaliser en Afrique avec les églises chrétiennes traditionnelles et l'islam, et grignotent peu à peu en Amérique latine le quasi‑monopole de l'Église catholique. Au Brésil, le plus grand pays catholique du monde, les offices émouvants qui se déroulent dans les milliers d'églises pentecôtistes constituent une véritable révolution religieuse. Dans les vingt‑cinq années du pontificat de Jean‑Paul II, la population protestante du Brésil a quadruplé, surtout chez les évangéliques et les pentecôtistes. Plus de 25 millions de Brésiliens appartiennent à ces mouvements. Selon certaines estimations, plus du tiers de la population du Guatemala serait aujourd'hui protestante, et les églises pentecôtistes feraient également des percées importantes en Argentine, en Colombie et au Chili, où les catholiques représentent 10 % de la population. Pour ce qui est de l'Afrique, les universitaires attribuent une grande partie du succès du pentecôtisme à son aptitude à exploiter les religions traditionnelles, où l'on a de tout temps demandé des faveurs aux dieux. "Dieu est devenu un dieu juju [vaudou du Sud nigérian] moderne". explique Aniagolu, une sociologue nigériane qui, de son propre aveu, assiste aux offices pentecôtistes. "On l'amadoue, on lui apporte des ignames et des chèvres, on luifait des sacrifices, et on obtient ce qu'on veut. Aujourd'hui, on nefaitpas de sacrifices. On verse une dîme." Les églises pentecôtistes sont devenues d'énormes empires économiques. Richissimes, certains prédicateurs prétendent que leurs belles voitures et leurs costumes coûteux ont pour fonction de convaincre les incroyants que Dieu peut tout leur donner. Leurs détracteurs les accusent de tromper les pauvres et de ne pas faire grand‑chose pour lutter contre la misère. LE PENTECÔTISME ATTIRE EN PARTICULIER LES FEMMES Beaucoup de théologiens chrétiens condamnent cette conception d'une religion où la foi peut apporter la richesse et le succès. "Ils prêchent un christianisme sans croix, l'idée que tout est joie, bonheur et prospérité", s'indigne le père Enwerem, du Secrétariat catholique de Lagos. "Dans la vie, il y a des choses que nous ne pouvons pas avoir parce que Dieu ne le veut pas. Pour eux, il n 'y a que Pâques, pas de vendredi saint. Tout ça n'a rien de chrétien." Mais, pour les pauvres, la simple présence des riches dans le même temple qu'eux est une preuve aussi irréfutable que les témoignages de ceux qui jurent avoir été guéris miraculeusement. "Si Dieu a exaucé leurs prières, il exaucera peut‑être les miennes", pensent‑ils. Au Brésil aussi, la vie est difficile. Comme beaucoup de pentecôtistes, Ferreira est né à l'intérieur du pays, une région frappée par la pauvreté, dans "une famille catholique très pieuse". Il s'est converti après avoir émigré à Sâo Paulo, e t il est aujourd'hui évêque de l'Assemblée de Dieu, la plus grande église évangélique: selon le recensement de 2000, elle compte 8,8 millions de membres et plus de 100 000 temples. Fondée en 19 10 par des missionnaires de Chicago, elle envoie aujourd'hui ses propres missionnaires à l'étranger et a donné naissance a des dizaines de "filiales" aux noms aussi pittoresques que, par exemple, l'Église de la salive du Christ. Le pentecôtisme attire en particulier les femmes, qui se plaignent souvent de n'avoir qu'un rôle de second plan au sein de l'Église catholique. Ici, en revanche, on les encourage à être plus que des épouses et des mères, et à devenir diaconesses, missionnaires et mêmes pasteurs. "Je croyais que j'étais condamnée à souffrir parce qu'on m'avait appris, en tant que catholique, que je devais accepter le destin que Dieu avait tracé pour moi" raconte Josefa Barros de Sousa. Elle a quitté le Paraiba, un Etat pauvre du nord du pays, pour Rio de Janeiro, afin de travailler comme bonne d'enfants. "Personne ne prêtait attention à ma souffrance, poursuit‑elle. Un jour, je suis venue ici et j'ai appris que je pouvais parler directement à Dieu, que je n'avais pas besoin que des prêtres ou des saints le fassent à ma place." Les églises pentecôtistes ont rapidement compris les possibilités offertes par la télévision et n'ont pas tardé à les exploiter. Cela a été le cas de l'Église universelle du royaume de Dieu, l'Église qui connaît la plus forte croissance au Brésil. Après avoir fait ses débuts en 1977 dans un funérarium de Rio de Janeiro, le nombre de ses fidèles est passé de 200 000 au début des années 1990 à plus de 2 millions à l'heure actuelle. Elle est propriétaire d'une importante chaîne de télévision et de nombreux biens immobiliers, et a fait en sorte que vingt‑deux de ses membres soient élus au Parlement. Les catho liques ont riposté, bien qu'un peu tard, avec le .renouveau charismatique", un mouvement qui a emprunté au pentecôtisme son côté exubérant. Le pentecôtisme est aussi un rival de taille pour des cultes animistes traditionnels tels que le candomblé, la macumba et l'umbanda, qui puisent dans les mêmes racines africaines que le vaudou des Caraïbes et la santeria. Ils sont pratiqués par des millions de Brésiliens, qui se considèrent par ailleurs comme catholiques. L'état de transe des pentecôtistes qui parlent en langues n'est pas sans rappeler celui des adeptes de la macumba lorsqu'ils "reçoivent un saint". L'attrait principal, cependant, semble résider dans les prédicateurs. Ils offrent à ceux qui arrivent de la campagne des conseils pour s'adapter à la violence et au délabrement qui règnent dans certains quartiers. Ils prônent l'estime de soi et affirment que chacun peut prendre son destin en main. "Ne laissez personne vous dire que vous ne valez rien" intime Silvio Pereira, 30 ans, pasteur de l’Assemblée de Dieu, aux fidèles réunis dans une petite église de la périphérie de Salvador de Bahia. "Relevez la tête, parce que Dieu veut que vous soyez ses instruments. Vous êtes de la dynamite dans les mains de Dieu." En s'affirmant, les chrétiens du Sud provoquent d'âpres discussions doctrinales dans les religions établies, niais ils ébranlent aussi la sphère politique. L'instauration de la loi islamique dans le nord du Nigeria, qui a provoqué des émeutes où des centaines de personnes ont été tuées, est considérée par beaucoup comme la réponse de l'élite musulmane au nouveau christianisme radical nigérian. La rivalité entre le christianisme et l'islam s'aiguise sur tout le continent africain, du Soudan à la Côte‑d'Ivoire. Au Nigeria, où vivent 140 millions d'habitants, soit un cinquième de la population africaine, elle est si intense que le gouvernement s'est vu dans l'impossibilité d'effectuer un recensement pour savoir combien chaque camp compte de membres. Des missionnaires chrétiens ont été envoyés dans les bastions musulmans du Nord pour ouvrir des écoles et des paroisses, et les dirigeants chrétiens se sont prononcés contre la restauration de la charia. Dans plusieurs villes, des musulmans et des chrétiens qui vivaient jusqu'à présent ensemble se sont dressés les uns contre les autres. DES MUSULMANS S'INSPIRENT DES MÉTHODES PENTECÔTISTES Sous le gouvernement du président Obasanio, les chaînes de télévision se sont mises à retransmettre tout le week‑end les sermons des pasteurs et l'office dominical célébré dans la villa présidentielle à Abuja. Comme les musulmans ont protesté, on diffuse également la prière du vendredi à la mosquée d'Abuja. La concurrence chrétienne a conduit un groupe de jeunes citadins musulmans à créer leur propre mouvement, inspiré du pentecôtisme. Les requêtes de leurs fidèles offrent une similitude remarquable avec celles des pentecôtistes. Récemment, un homme demandait à l'assemblée de prier pour que son entretien en vue de l'obtention d'un visa à l'ambassade des Etats‑Unis se passe bien. Une jeune femme voulait une bénédiction pour son examen d'entrée à l'université. "Si vous avez la foi, si mus croyez vraiment que c'est Allah qui accorde à chacun ce qu'il désire, alors venez ici et vous serez bientôt exaucé", explique le candidat au visa, Hussein, 31 ans, fonctionnaire. Le mouvement s'est donné le nom de Nasrul‑Lahi‑il‑Fathi Society of Nigeria, ou NASFAT. Après ses débuts au domicile d'un banquier, il y a huit ans, il compte aujourd'hui 80 branches au Nigeria et 3 aux Etats‑Unis et au Royaume‑Uni. Les livres de prières sont traduits en anglais et dans les principales langues parlées au Nigeria. Ici, les musulmans ne restent pas assis à écouter un imam prêcher dans une langue qu'ils ne comprennent pas. Les efforts du NASFAT constituent une réponse directe à ce que ses dirigeants considèrent comme une invasion de leur territoire par les nouvelles Eglises. "[Les Eglises chrétiennes] ont réussi à attirer des jeunes musulmans" , précise Saminu Oki, un fonctionnaire de Lagos qui a étudié aux Etats‑Unis et qui fait partie du comité exécutif du mouvement. "Elles ont fait de la religion quelque chose de très facile. Plus besoin de lire le Coran. Elles ont empoisonné les jeunes en Leur disant que, s'ils lisent des versets de la Bible, tous leurs problèmes seront résolus." Somini Sengupta et Larry Rohter © Courrier International, droits réservés. |