Le pentecôtisme des familles gagne l'Australie

 

Le gouvernement de John Howard doit compter avec un nouveau parti qui défend les "valeurs familiales", fondé par un pasteur de l'Église des Assemblées de Dieu.

THE AUSTRALIAN
Sydney

La toute nouvelle force politique du pays, Family First [La famille d'abord], ne veut surtout pas qu'on la considère comme un parti fondamentaliste chrétien. "Les médias essaient de nous faire passer pour des fondamentalistes de droite : c'est totalement faux !" s'indigne le fondateur du parti, Andrew Evans, député de l'Etat d'Australie‑Méridionale et ancien pasteur de l'Église des Assemblées de Dieu. Aux législatives du 9 octobre dernier, Family First a obtenu des résultats surprenants et pourrait bien jouer un rôle décisif au Sénat australien.

"Notre politique n'est absolument pas une politique religieuse". a affirmé Andrea Mason, dirigeante nationale du parti, dans un récent communiqué de presse rédigé sur un ton plutôt défensif. Au même moment, à Melbourne, Steve Fielding, premier sénateur élu de Family First, se balançait au rythme des chants chrétiens de son église, chantant à pleins poumons "Je suis un ami de Dieu".

Les paroissiens de l'église évangélique pentecôtiste de Wantirna South dans la grande banlieue de Melbourne ont hurlé leur soutien à Fielding comme si Dieu en personne avait été élu au Parlement. "Nous prierons pour que la sagesse de Dieu vous accompagne et pour que vous accomplissiez un superbe travail de sénateur susceptible d'influencer les décisions prises dans notre pays" a lancé fièrement depuis sa chaire le pasteur Mark Connor. Mais, lorsqu'on lui a demandé dans quelle mesure sa foi pouvait déterminer ses intentions de vote au Sénat, Fielding a soigneusement éludé la question.

Né il y a trois ans à peine du mouvement évangélisateur chrétien, Family First veut à tout prix éviter qu'on le range sous l'étiquette de parti religieux. D'après son fondateur, M. Evans, c'est avant tout parce que Family First a des ambitions politiques qui vont bien au‑delà de sa base religieuse. "Nous avons assisté à l'échec des partis chrétiens par le passé, observe‑t‑il. Ils se coupent de tout un tas de gens qui partagent leurs valeurs, mais qui ne sont pas chrétiens." En outre, le nouveau parti craint d'être catalogué par l'opinion publique australienne comme une émanation de la droite chrétienne américaine, fanatique et musclée.

Ni Family First ni Steve Fielding, 43 ans, gestionnaire de fonds de pension et père de trois enfants, ne s'attendaient à exercer un rôle aussi important au Sénat. Le parti, qui milite en faveur des valeurs familiales chrétiennes, s'est retrouvé subitement à devoir approfondir sa position sur des questions essentielles non liées à la famille et sur lesquelles son vote pourrait être déterminant.

Family First est opposé à l'avortement, à l'euthanasie, à la recherche sur la cellule souche embryonnaire et à l'homosexualité. Dans le cadre d'un rapprochement avec Family First lors de la campagne électorale, le Premier ministre nouvellement réélu, John Howard, a déjà accepté de reconsidérer l'importance de la famille dans toutes les nouvelles politiques du gouvernement avant de les soumettre au Conseil des ministres.

Pourtant, le nouveau parti ne brille pas par son score électoral puisqu'il ne totalise que 2 % du vote national. S'il a réussi à se hisser à ce niveau, c'est surtout parce que les autres formations politiques ont reporté leurs préférences sur lui ‑ une stratégie qui s'est révélée catastrophique pour les travaillistes et les Verts. Résultat, Family First, qui ne pouvait remporter que deux sièges au Sénat, marque le retour de la religion sur la scène politique australienne.

Jamais M. Evans n'aurait imaginé un concours de circonstances aussi favorable lorsqu'il décida de fonder son parti, en 200 1. Alors âgé de 65 ans, ce pasteur évangélique des Assemblées de Dieu venait de prendre sa retraite et cherchait un moyen de prêcher autrement la morale judéo‑chrétienne. C'est alors qu‑on m'a suggéré de créer un parti fondé sur les valeurs familiales", raconte‑t‑il. Le moment était on ne peut mieux choisi. Les Assemblées de Dieu constituent l'une des Églises pentecôtistes dont la croissance est la plus rapide en Australie, avec un style à l'américaine, à grand renfort de groupes musicaux et d'assemblées de fidèles qui chantent et dansent.

La montée de l'évangélisme fondamentaliste en Australie fait écho à celui des Etats‑Unis, où la droite chrétienne exerce une influence politique non négligeable auprès de l'administration Bush. La plupart des membres de Family First proviennent de l'Église évangélique pentecôtiste et six de ses sept dirigeants auraient des liens avec le mouvement des Assemblées de Dieu. Pourtant, M. Evans rejette formellement toute accusation d'extrémisme. "Nous ne suivons pas le modèle américain, soutient‑il. Les fondamentalistes sont dangereux car ils font une interprétation très étroite de la Bible... Nous ne sommes en aucune façon mêlés à eux."

Mais, si le parti ne veut pas que l'opinion publique l'associe à un mouvement intégriste, il aurait tout intérêt à mieux sélectionner ses candidats. Un tract rédigé récemment par Danny Nalliah, candidat de Family First au siège de sénateur pour l'Etat de Victoria, exhortait ses partisans à "repérer les bastions de Satan (bordels, maisons de jeux, magasins de vins et spiritueux, mosquées, temples hindous, bouddhiques, francs‑maçons, sorcellerie, etc.). Si vous êtes prêts à prier contre eux, faites‑le. Sinon, parlez‑en à votre église et demandez à vos intercesseurs, par l'intermédiaire du pasteur, d'abattre ces bastions."

De toute évidence, tout le monde ne chante pas d'une même voix à Family First.

Cameron Stewart

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