
Un jeune pygmée se tient devant une hutte, le 17
septembre 1999, dans le village de Kaka, situé à 150km au nord de
Bangui dans la forêt équatoriale.
AFP/DESIREY MINKOH |
BANGUI (République centrafricaine)
ENVOYÉ SPÉCIAL
Quelques minutes de pirogue sur la Lobaye et tout bascule.
S'éloigne l'Afrique des marchés de plein air et des cases de torchis,
des vendeuses de bois et de légumes, celle des militaires qui
rançonnent et des pasteurs qui sermonnent... Sur l'autre rive, un
autre monde attend le voyageur, qui renvoie à des rêves de gosse
jamais oubliés : le monde des Pygmées, le peuple des forêts. En
Centrafrique, les Pygmées n'ont toujours pas bonne presse auprès des
"grands Noirs". "Ils sont victimes d'un racisme profond", assure le
docteur Daniel Epelboin, médecin et anthropologue, qui étudie des
familles pygmées depuis des années. "A cause de leur petite taille,
ils sont toujours considérés comme des sous-hommes, même s'ils ont
voté lors de l'élection présidentielle de 2003", confirme le
représentant de l'Unesco en Centrafrique, Abel Koulaninga, qui leur a
consacré une thèse.
Le territoire des Pygmées commence donc au-delà de la Lobaye, affluent
majestueux et paisible du fleuve Oubangui, qui coule en direction du
sud. Pas de route, pas de piste de latérite chez eux, mais des
sentiers imprévisibles qui serpentent au coeur de la forêt primaire,
d'un campement à l'autre, d'une hutte à une clairière. Ils empruntent
des cours d'eau, se confrontent avec des marigots boueux, butent sur
des troncs d'arbres prodigieux de taille... Parcourir ces pistes avec,
à quarante ou cinquante mètres au-dessus de sa tête, les frondaisons
d'arbres géants, c'est se croire transporté dans Indiana Jones.
Les Pygmées Aka seraient 12 130 installés au-delà de la Lobaye, selon
un recensement récent. Le chiffre prête à sourire s'agissant d'un
peuple de nomades qui vit en marge du pays officiel, et du monde tout
court. Aucun Aka ne connaît son âge. Aucun ne se souvient avec
précision de sa dernière rencontre avec un Blanc. Aucun ne sait que
leurs traditions orales leur valent de faire partie depuis peu du
"patrimoine immatériel de l'humanité".
Partager ne serait-ce que quelques jours la vie des Aka, s'enfoncer
dans la forêt en compagnie d'un pisteur interprète et de porteurs
véloces, bivouaquer d'un campement à un autre, c'est d'abord remonter
le temps vers des périodes incertaines. Non pas que les Pygmées vivent
comme leurs ancêtres. Ils portent des tee-shirts - fatigués - de clubs
de football européens et même, parfois, des chaussures de plastique.
Ils ont troqué les arcs et les arbalètes (exposés à l'unique musée de
Bangui) contre des fusils artisanaux. De la ville, ils ont appris
l'usage de quelques ustensiles de cuisine, du savon et des cigarettes.
Il arrive même que, dans quelques campements, un méchant poste de
radio grésille du matin au soir. Peut-être a-t-il été laissé en cadeau
par l'un des pasteurs baptistes qui, venus de l'autre rive de la
Lobaye, se hasardent, de temps en temps, en bordure de la forêt pour
porter la bonne parole à des Pygmées ouverts à toutes les religions.
Mais l'essentiel de la culture pygmée demeure. Elle gravite autour de
la forêt, dont les Aka sont inséparables. Leur connaissance du monde
des arbres stupéfie. Ils savent que de telle liane - mozambi, en
langue pygmée - tranchée d'un coup de machette jaillira un filet d'eau
fraîche. Ils montrent telle écorce qui guérit les brûlures d'estomac,
telle autre qui, laissée à macérer dans l'eau, soulage les femmes aux
règles douloureuses. Lorsque dans un campement un jeune homme aura été
mordu par un serpent, il ne faudra pas longtemps à un Pygmée pour
dénicher la feuille d'arbre qui guérit une fois appliquée contre la
plaie. A condition d'intervenir rapidement, elle soigne également les
piqûres de scorpion, jure un Aka aux incisives soigneusement limées.
De la forêt, les Pygmées savent tirer parti. Elle protège de
l'extérieur, nourrit, distrait. Deux branches de palmier, et les
porteurs tressent en un tournemain une sorte de sac à dos rigide
capable d'accepter quarante kilos de marchandises. Une saignée dans un
tronc de paka, et de la résine s'écoule qui fera office de bougie.
Avec les bambous, ils font des pipes à tabac ; avec les écorces de
certaines essences d'arbres, ils déroulent des tapis de sol ; et avec
les feuilles, ils enveloppent les huttes où ils vivent. Etonnantes
huttes ! Petites de taille - adaptées en fait à celle des Pygmées -,
les mongulu sont faites d'une armature de fines tiges courbées en
forme de demi-sphère et plantées dans le sol, sur laquelle sont posées
de larges feuilles. Des cordelettes d'écorce maintiennent la structure
d'ensemble. Construire la hutte est un travail de femme.
Les Aka vivent de la chasse, de la cueillette et d'un semblant
d'agriculture. La chasse surtout les passionne, qu'ils pratiquent de
bon matin avec un de leurs fils, parfois armés de sagaies. Mais ils
savent aussi poser des collets rudimentaires en bordure des sentiers
où viennent se prendre des de porcs-épics, pister des antilopes,
débusquer un crocodile dans un marigot. Dans tous les cas, la viande
sera boucanée avant d'être cuisinée.
L'agriculture les attire moins. Les hommes la pratiquent de façon
rudimentaire. Ils se contentent de déposer au fond d'un trou des
tubercules de taros ou d'ignames, des pousses de bananiers et du
manioc. Cela suffit tant la terre est légère, la chaleur permanente et
les pluies abondantes.
Si les Pygmées connaissent la forêt, ils ne donnent pas le sentiment
de la respecter. Ce sont des prédateurs. Pour planter quelques
palmiers ou des pieds de manioc dans une clairière, ils n'hésitent pas
à sacrifier des arbres de légende. Un matin, un Aka expliquera sans
états d'âme comment l'arbre de trois ou quatre cents ans qui gît en
bordure du sentier a été abattu simplement pour pouvoir mettre la
main, avec un minimum de piqûres d'abeilles, sur du miel sauvage. Le
prix de la récolte, vendue à des "grands Noirs" venus de la ville, ne
dépassait pas une dizaine d'euros. "C'est la tradition", conclura le
Pygmée. Malheur à celui qui leur fera connaître la tronçonneuse !
Dans leur campement de fortune, où les handicapés et les ventres
ballonnés sont nombreux, les Aka rêvent de progrès, de vie meilleure.
Ce qu'ils aimeraient c'est avoir des médicaments - preuve des limites
de la médecine traditionnelle -, pouvoir se procurer des produits
modernes - comme les lames de rasoir, les machettes, le riz, le
sucre... - sans devoir aller dans une grande ville, voir une école
s'installer à proximité. Et, pour certains, lui voir accoler une
église protestante.
Jean-Pierre Tuquoi
Article paru dans l'édition du 25.03.06
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