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De l'aide en pagaille à Banda
Atjeh
Des centaines d'organisations, des plus sérieuses
aux plus suspectes, se sont ruées vers la province indonésienne ravagée.
Choses vues par Serge Michel, envoyé spécial de L'Hebdo.
L'HEBDO
Lausanne
Qu'il est lourd, l'air que brassent les rotors sur
l'aéroport de Banda Atjeh. Lourd de la mort de plus de 105 000 personnes
dans cette province du nord de Sumatra, la plus grande île d'Indonésie.
Lourd des 2 000 cadavres que des volontaires masqués, deux semaines après
la vague géante, sortent chaque jour des marécages et des débris. Lourd,
enfin, du déferlement d'acteurs indonésiens ou internationaux, armés ou
pas, sincères ou retors, venus aider ou mener quelque intrigue secrète
dans une province séparatiste où, le 26 décembre dernier, pour cause
majeure de tsunami, l'armée indonésienne a dû suspendre son entreprise
d'éradication à huis clos de la guérilla des GAM (Mouvement pour un Atjeh
libre).
Jusqu'au 26 décembre, seule la présence de trois expatriés était tolérée à
Atjeh : deux délégués du Comité international de la Croix Rouge (CICR) et
un envoyé intermittent de l'Organisation des Nations unies (ONU). Du jour
au lendemain, 44 pays y ont pris leurs quartiers ainsi qu'une quantité
vertigineuse d'organisations aux objectifs parfois douteux, comme le Front
des défenseurs de l'islam (FDI), auquel nous avons rendu visite dans son
état major du Cimetière des héros de Banda Atjeh.
"Au nom de nos 300 frères volontaires et des 500 supplémentaires qui
doivent arriver demain de Jakarta si Dieu Le veut, je vous souhaite la
bienvenue", lance, jovial, le Dl Hilmy Bakar Almascaty Au fond de la cour,
un barbu avec un haut-parleur tente de mettre en rang une petite troupe de
"frères".
"Que faites vous pour les victimes du tsunami ?
- Nous raffermissons la foi des survivants.
- C'est tout ?
- Oh non ! Nous nettoyons aussi les mosquées et nous encourageons
l'application de la charia dans la province.
- Euh... et l'aide, vous n'apportez pas d'aide ?
- Si, on distribue du riz et des biscuits que les Nations unies nous
confient en proportion du nombre de nos volontaires. Donner à manger, cela
ouvre le coeur des gens, on peut alors facilement les convaincre d'aller à
la mosquée."
Derrière le Dr Almascaty, souriant et satisfait, le barbu dépèce
maintenant des cartons de bottes en caoutchouc offertes par Exxon-Mobil,
première compagnie pétrolière mondiale, qui exploite les champs gaziers
près de Lhokseumawe, à 200 kilomètres à l'est. Les "frères", qui ont fini
par s'aligner, auront ainsi les pieds secs pour aller prêcher dans les
camps où ont été regroupés les survivants. Deux d'entre eux portent des
tee shirts à l'effigie d'Oussama Ben Laden, bientôt recouverts par un ciré
vert, encore un cadeau des pétroliers du Grand Satan. Le FDI est l'un des
groupes, ayant surgi à la chute du président Suharto, en 1998. Il rêve de
renverser le régime plus ou moins laïc de Jakarta pour faire de la plus
grande nation musulmane du monde une république islamique. Comme son frère
jumeau, le Conseil des moudjahidin, le FDI est prolongé d'un bras armé, la
Jamaah. Islamiyah, dont le leader, Abou Bakar Bachir, est aujourd'hui en
prison, accusé principal des attentats de Bali en 2002 (200 morts).
IL Y A DE TOUT: DES IRRÉPROCHABLES, DES CRAPULES, DES PROS, DES
AMATEURS
D'autres partis indonésiens, plus inoffensifs, se sont rués vers la
province sinistrée. La plupart ont vidé leur pharmacie et roulé des jours
entiers en prévision d'une entrée triomphale dans les camps de déplacés.
Mais leurs Jeep sont tellement pleines de militants et de bannières à
l'effigie du parti que la caisse de médicaments est souvent minuscule.
Pour autant, l'islamiste Almascaty n'a pas terminé la liste de ses
engagements humanitaires. "Chez nous, on dit qu'Atjeh c'est Le balcon
de La Mecque, poursuit il avec douceur. Cette province nous est chère
entre toutes. C'est par elle que, il y a des siècles, l'islam a gagné
l'Indonésie. C'est pourquoi nous avons aussi une équipe d'enquêteurs pour
vérifier les rumeurs selon Lesquelles des ONG chrétiennes font du
prosélytisme. Si c'est vrai, notre mission ne sera plus humanitaire. Ce
sera Le djihad."
Il n'a pas tout à fait tort de se faire du souci. Car, à l'autre extrême
du spectre religieux, un premier miracle est attesté. Celui de la
résurrection d'une tortue par une poignée de scientologues débarqués
quatre jours après le désastre, afin de soulager par des massages "dianétiques"
la population des survivants.
"C'était sur une plage où tout semblait mort", se souvient avec
émotion le responsable australien, Wayne Saunders. "Elle faisait au
moins 150 kilos. Elle paraissait sans vie. Alors, j'ai appliqué Les
techniques dianétiques sur la carapace. Elle a commencé à remuer les
pattes. J'ai continué. Dix minutes plus tard, elle filait vers la mer! .
- Vous n'avez pas de problème avec les musulmans ?
- Par respect pour la culture locale, on a supprimé la croix de notre
symbole. Et même les imams viennent se faire traiter! On a déjà formé 200
Indonésiens à la dianétique [doctrine de la Scientologie]."
Heureusement, d'autres organisations, tellement nombreuses qu'il est
impossible de toutes les énumérer, sauvent l'honneur humanitaire de ce
grand cirque. Elles ne sont pas mécontentes de ce nouveau terrain
d'action, après les expériences frustrantes d'Irak ou d'Afghanistan, où
les questions de sécurité les ont empêchées de déployer leur savoir faire.
Action contre la faim, Médecins du monde ou Médecins sans frontières,
Pompiers sans frontières, Terre des hommes, Handicap international, OXFAM,
l'UNICEF, le Programme alimentaire mondial et d'autres agences onusiennes,
la Croix Rouge de tout l'Occident et le Croissant Rouge d'ailleurs, tous
font de leur mieux pour se répartir le travail, identifier les besoins,
acheminer l'aide et la distribuer tant bien que mal. Le CICR se concentre
sur le rétablissement du lien familial, avec un programme qui permettra
aux survivants de se faire connaître et de donner la liste des personnes
qu'ils recherchent. Grâce à l'excellent réseau du Croissant-Rouge
indonésien, il offre à tous les déplacés quelques minutes de téléphone
satellitaire pour appeler les leurs.
Tout ce petit monde, les irréprochables et les crapules, les pros et les
amateurs, se rencontre ou plutôt se percute à l'aéroport militaire de
Banda Atjeh. Il règne là une confusion extraordinaire. Chaque soir, les
Singapouriens, qui ont pris en charge le contrôle du ciel, répartissent
les créneaux d'atterrissage. Lesquels sont si serrés que les cargaisons
d'aide sont jetées sur le tarmac. On ne compte plus les cartons qui
cèdent, les filets qui se déchirent, les palettes qui s'écrasent. Et des
montagnes de dons divers, à peine arrivés, déjà avariés, s'amoncellent
ainsi le long de la piste en attendant un coup de bulldozer charitable.
"Tout va si vite qu'on n'arrive pas à contrôler à qui appartiennent Les
camions qui emportent les chargements, souffle un logisticien. Je suis
convaincu qu'une partie de l'aide est tout simplement volée par des
responsables locaux."
Serge Michel
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