|
Penser à long terme
Même si le secours d'urgence est bon pour leur image les ONG ne sont efficaces que si elles permettent de reconstruire les bases d'une société dans les zones sinistrées.
THE BALTIMORE SUN Lorsqu'une catastrophe telle que le tsunami en Asie du Sud s'abat sur la planète, une gigantesque industrie se met en branle pour organiser les secours : celle des organisations non gouvernementales (ONG). Leur image est celle d'une générosité immédiate : elles nourrissent ceux qui ont faim, offrent un toit aux sans‑abri, soignent les malades et apportent soutien et réconfort comme autant de mères Teresa. Un événement comme le tsunami offre aux ONG une surexposition médiatique dont elles cherchent à tirer parti pour récolter des fonds. Mais cela ne dure qu'un temps, et rares sont les gens qui cherchent à savoir lesquelles sont les plus efficaces. "Lors des catastrophes, on observe une véritable frénésie médiatiques", observe John Hammock, ancien directeur d'OXFAM Amérique, aujourd'hui professeur d'aide humanitaire à l'école Fletcher de l'université Toits. "Tout le monde cherche à être filmé avec le logo de son ONG bien en évidence sur le tee‑shirt. Cela n'a rien d'étonnant quand on sait combien un passage télé peut rapporter en termes de dons." "LES AUTOCHTONES SONT LES VICTIMES ET LES BLANCS LES SAUVEURS" "Les ONG doivent aller au‑delà du caritatif et s'attaquer à des problèmes plus vastes, comme la gouvernance et la transparence", assure James V. Riker, directeur adjoint de Democracy Collaborative à l'université du Maryland. "Je pense que de nombreuses ONG qui ont commencé à travailler en Asie ‑ au Bangladesh après les inondations, en Inde ou au Sri Lanka pour lutter contre la faim et les épidémies ‑ se sont rapidement rendu compte que traiter les symptômes ne suffisait pas et qu'elles avaient besoin de tisser du lien social et de participer à des projets de réhabilitation si elles voulaient avoir un impact à long terme." Le travail des ONG est aujourd'hui complexe et technique. Il s'agit surtout de régler des problèmes de logistique, dans des conditions souvent très difficiles, pour acheminer des produits de base vers des régions qui en manquent cruellement. Après le tsunami, la couverture médiatique sans précédent de l'événement a permis de mettre en avant ce travail de fourmi des ONG. Mais l'image traditionnelle de l'humanitaire ne change pas, et les médias continuent de nous abreuver des sempiternels reportages sur l'héroïsme de ces hommes et de ces femmes qui, au péril de leur vie et pour un salaire dérisoire, viennent en aide aux populations du tiers-monde. "Regardez les images des famines en Afrique, s'exaspère John Hammock. C'est toujours la même chanson ‑ une infirmière blanche qui donne à manger à un Noir. Les autochtones sont les victimes et les Blancs les sauveurs." Les médias jouent un rôle important dans cette ronde des images. Ils arrivent généralement sur les lieux du drame en même temps que les humanitaires et sont souvent hébergés au même endroit. Il n'est donc pas surprenant que les journalistes occidentaux fassent des papiers sur leurs semblables dispensant de l'aide, ni que les ONG encouragent ces reportages, qui leur sont indispensables pour lever des fonds. Mais les experts estiment que, pour garantir la réussite à long terme de ces opérations humanitaires, il faut en finir le plus rapidement possible avec cet assistanat ‑ même si les médias et les ONG y trouvent leur compte ‑ et tirer parti des ressources incroyables dont font preuve les victimes de catastrophes. "Une association qui limite sa mission aux dons matériels a tout faux, assène Hammock. On sauvera peut‑être la vie d'une personne en lui envoyant des vivres, mais c'est surtout son gagne‑pain qu'il faut assurer. Cela vaut pour l’Asie. La plupart des gens vont survivre grâce à leur débrouillardise et non grâce à l'aide étrangère." Ce qui veut dire que l'installation d'immenses camps de réfugiés ravitaillés en vivres envoyés par l'Occident fait peut‑être pleurer dans les chaumières, mais favorise la dépendance à l'égard de l'assistance. Il faut au contraire aider les gens à rentrer chez eux le plus vite possible et réfléchir aux moyens nécessaires pour que la vie reprenne son cours normal. Le Bangladesh est un exemple de la bonne façon de s'y prendre. Le pays est né en 1971 d'une catastrophe provoquée par les hommes ‑ une guerre atroce par laquelle le Pakistan essaya de reprendre le contrôle de sa province orientale. "C'était un cas évident de pays voué à disparaître". raconte Tariq Karim, ancien ambassadeur du Bangladesh aux Etats‑Unis. Mais les ONG internationales qui se sont installées au Bangladesh se sont contentées d'aider le pays à amorcer le processus de reconstruction. Et le Bangladesh a commencé à créer ses propres structures spécialisées dans l'éducation, l'industrie et le développement en général, L'une d'entre elles, appelée BRAC, est aujourd'hui considérée comme l'ONG la plus importante du monde. "Ces associations humanitaires ont investi les domaines abandonnés parle gouvernement". rapporte Tariq Karim. Le résultat est une croissance économique stable, une baisse du taux de natalité, une relative stabilité démocratique et une nette diminution des problèmes dus aux famines et aux inondations qui faisaient régulièrement les gros titres de la presse mondiale. A l'opposé, au Pakistan ‑ également musulman, et qui avait autrefois le Bangladesh sous son autorité ‑, le gouvernement refuse l'aide des ONG. Résultat: les madrasas s'y multiplient, or ces écoles fondamentalistes musulmanes sont considérées comme des incubateurs du fanatisme, qui conduit au terrorisme. Michael Hill © Courrier International, droits réservés. |