"On surestime beaucoup le travailleur humanitaire"

 

L'Espagnol Jordi Raich, qui a consacré vingt ans de sa vie à l'aide au tiers‑monde, a écrit un récit désabusé de son expérience.

LA VANGUARDIA

Barcelone

Le travailleur humanitaire a hérité de l'admiration suscitée autrefois par la charité chrétienne. Il catalyse en outre l'indignation provoquée par les injustices sociales. Bref, pour l'opinion publique, le coopérant est un être dont les principes et la morale s'appuient sur le pilier de la solidarité. Mais la chronique de la vie d'un humanitaire n'a pas grand‑chose de commun avec le récit héroïque plein de désespoir, de mort, d'injustice que nous avons l'habitude d'entendre. Jordi Raich, né à Barcelone en 1963, raconte dans El espejismo humanitario [Le mirage humanitaire] les vingt années qu'il a passées en tant que volontaire au Rwanda, au Burundi, en Ouganda, en Angola, au Liberia, en Géorgie et en Afghanistan, et décrit un véritable cirque,où des équilibristes altruistes font leur numéro en même temps que des vendeurs de vent, des professionnels de la victimisation et des gouvernements opportunistes devant les tribunaux de la compassion. "L'envie de changer le monde qui accompagne Le travailleur humanitaire dans sa première mission ne tarde pas à se volatiliser". nous dit l'auteur.

Premier choc : la relation d'amour‑haine qui se noue avec la victime. "On comprend vite qu'on est là parce qu'il y a des victimes. Mais elles nous déçoivent, et cela nous choque., Pour elles, on est le Blanc privilégié qui peut s'offrir le caprice d'aller dans le Sud pour lutter contre la misère, et ça, l'humanitaire ne parvient pas à l'assumer. Elles ne voient pas l'aide comme une faveur mais comme une obligation du monde riche envers elles, parce que leurs sociétés se fondent sur la famille élargie." La relation que le volontaire imaginait fabuleuse finit par se déshumaniser: "On apporte une solidarité que l'on ne retrouve pas entre eux. Et l'on se sent comme un citron qui voudrait être tout le temps pressé."

Les premières pages relatent une évacuation désespérée de blessés à Vukovar, assiégée par les Serbes. Raich explique comment, après s'être battus pour être choisis, les éclopés sautaient des fourgons en refusant d'abandonner leurs proches dans ce piège. "Les autres nous haïssaient parce que nous les condamnions à mourir à Vukovar. Les assassins décident qui va mourir. Les humanitaires décident qui va vivre. Mais à Vukovar, en décidant qui allait vivre, on décidait aussi qui allait mourir," écrit‑il.

On a surestimé le travailleur humanitaire, conclut Raich. "On peut être solidaire, mais en sachant ce que cela a de mauvais et ce que cela a de bon. En partie à cause des hommes politiques et des militaires, les gens finissent par avoir l'impres­sion que les ONG sont la solution à tous les problèmes. Elles ont eu tellement de succès que les poli­tiques ont repris leur discours et ont transformé les guerres en 'catastrophes humanitaires'. "  Selon l'au­teur, les ONG doivent tenter d'expliquer ce qui est possible et ce qui ne l'est pas dans l'aide humanitaire. "Beaucoup le font déjà, surtout les plus importantes" affirme‑t‑il.

Marichel Chavarria

 

 

Extraits : le constat d'échec de Jordi Raich

 

Le jargon : "Les victimes 'sexy' sont celles dont le malheur est à la mode, comme les femmes afghanes, les enfants soldats du Liberia, les malades du sida d’Afrique du Sud, les amputés de Sierra Leone, les personnes âgées en Yougoslavie qui souffrent de traumatismes postguerre[…] Nous nous faisons un film dans lequel des âmes primitives et analphabètes sont sauvées par des altruistes professionnels stylés qui renoncent à ce qui est près de chez eux pour s'occuper de leurs prochains qui souffrent à l'autre bout de la planète. Si nous les rabaissons, c'est pour nous sentir meilleurs."

 Une relation impossible : "Le travailleur humanitaire et le pauvre ont besoin l'un de l'autre pour continuer à exister et justifier leur existence. Mais il s'agit d'une relation singulière et inégale, difficile aussi bien pour l'un que pour l'autre. Le généreux veut donner et que l'on sache qu'il donne. Le démuni est gêné de recevoir, mais il accepte parce qu'il n'a pas le choix et il ne veut pas qu'on sache qu'il reçoit […]. Les pauvres analphabètes adorent le luxe et l'étalage de richesses. Les gens riches et instruits sont fascinés par le dénuement et la prétendue spiritualité qui l'accompagne. "

 Bourdes en tout genre : "Distribution de viande de porc dans des communautés musulmanes, dons de boissons amincissantes à des squelettes ambulants et de lait à des gens allergiques aux produits lactés, envoi de biscuits salés en pleine période de sécheresse, boîtes de sardines réparties parmi les nomades du désert sans ouvre‑boites. [...] L'inquiétant est qu'il y a des associations sans expérience ou sans scrupules qui acceptent n'importe quel don, du moment que cela donne l'impression qu'elles font quelque chose pour les victimes. Le fait qu'une situation soit désespérée ne veut pas dire que toute aide est légitime. Que nos consommateurs soient pauvres ne veut pas dire qu'ils n'ont pas droit à une aide de qualité, ni qu'ils ne peuvent plus choisir."

 Exiger de l'aide : "Lorsque l'expatrié sent que l'infortuné sort de son rôle, il se met à le regarder avec méfiance et à mettre en doute ses paroles, ses actes et son honnêteté. On ne s'attendait pas à ce que l'affamé, le malade, le blessé aient leurs propres opinions au sujet de notre influence sur leur destin, à ce qu'ils ne se contentent pas de nous remercier de notre aide mais qu'ils l'exigent, à ce qu'ils mettent en question l'utilité de nos dons, ou qu'ils osent les refuser."

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