|
Le monde entier a oublié le Honduras
Six ans après le passage de l'ouragan Mitch, les Honduriens sont amers. L'argent promis par les pays étrangers n'est jamais arrivé, les ONG sont reparties et la reconstruction des villages n'est toujours pas achevée. THE NEW YORK TIMES (extraits) New York DE TEGUCIGALPA (HONDURAS) C'est avec gravité que les habitants de San Miguel Arcangel, dans la vallée d'Amarateca, ont regardé la communauté internationale se précipiter au secours de l'Asie. Car ils savent ce que c'est qu'être frappé par un cataclysme. Nahum Caceres explique que son village a été balayé du flanc d'une colline par l'ouragan Mitch, il y a six ans de cela. Dans son portefeuille, il conserve la liste manuscrite de la dizaine d'organisations internationales qui sont venues ici, et sont reparties depuis. "Je ne sais pas combien ils ont envoyé, mais on m'a dit que c'était un programme qui se chiffrait en millions de dollars". Déclare-t‑il, contemplant le vilain patchwork de bâtisses grises à différents stades de construction qui s'étalent à ses pieds. "J'aimerais qu'ils voient ce qu'il est advenu de tout leur argent." Il y a six ans, c'étaient les images du Honduras qui occupaient les écrans de télévision et les pages des journaux. A l'époque comme aujourd'hui, on avait assisté à un débordement de sympathie. A l'époque comme aujourd'hui, des chefs d'Etat avaient promis une aide gigantesque. Les organisations d'aide internationales s'étaient engagées à "reconstruire en mieux", promettant de rester longtemps et de fournir les outils nécessaires pour surmonter les pesanteurs sociales et économiques qui rendent les démunis si vulnérables. Mais bien trop souvent, quand surgit‑un désastre, une fois les derniers cadavres recensés et l'attention du public dispersée, les gouvernements cessent d'envoyer de l'argent, les ONG font leurs bagages et les pauvres se retrouvent tout seuls, face à la corruption et à la négligence, pour achever la reconstruction. Quand on accompagne Nahum Càceres dans les rues de terre battue de San Miguel Arcangel, l'un des vastes complexes d'habitations construits pour les personnes déplacées par Mitch, on a du mal à deviner si son quartier vient d'être détruit ou s'il est en pleine résurrection. La moitié des demeures de béton sont équipées d'un raccordement électrique inapproprié. Un système d'eau courante et d'évacuation a été installé il y a quatre mois par le génie militaire américain, mais la pompe principale est tombée en panne à Noël. Il y a une école, mais, assurent les mères, le taux d'absentéisme des enseignants est plus élevé que celui des enfants. Il y a aussi une clinique sans médecin et un commissariat sans policiers. "Nous avons de nouvelles maisons, mais pour le reste rien n'a changé, constate Caceres. Nous étions pauvres avant et nous le sommes toujours. Mais, aujourd'hui, on nous a oubliés." Peu après la tragédie, la communauté internationale s'était engagée à fournir 9 milliards de dollars pour la reconstruction en Amérique centrale. Pour l'essentiel, cette promesse ne s'est jamais matérialisée. L'Amérique centrale, champ de bataille de la guerre froide, est habituée à l'occupation étrangère. Mais jamais les Honduriens n'avaient connu d'opération militaire semblable à celle qui débarqua à leur secours après Mitch. Le Mexique ouvrit un couloir aérien spécial vers les zones touchées et déploya avions, hélicoptères et bâtiments militaires pour transporter médicaments et vivres. Des équipages de l'armée de l'air canadienne faisaient quotidiennement la navette pour livrer du ravitaillement. Les Etats‑Unis mirent en place un pont aérien tel que l'on n'en avait pas vu depuis Berlin, cinquante ans plus tôt. LES AUTORITÉS HONDURIENNES N'ONT PAS FAIT BEAUCOUP D'EFFORTS Réunis à Stockholm en 1999, six mois après l'ouragan, les pays donateurs et les gouvernements sud‑américains s'engagèrent à investir dans des programmes d'aménagement régional à long terme. Les bailleurs de‑fonds insistèrent pour que les dépenses soient surveillées de près. Les japonais et les Suisses ne firent ainsi appel qu'à des sous‑traitants originaires de leurs propres pays pour reconstruire les principaux ponts au Honduras. Mais les premières briques venaient à peine d'être posées que le Congrès américain imposa une durée maximale de deux ans aux programmes de reconstruction de Washington, affirmant que l'argent était destiné à l'aide d'urgence. Et, une fois l'argent fédéral disparu, nombre d'organisations non gouvernementales ne tardèrent pas à disparaître à leur tour, que leurs projets soient terminés ou non. A l'époque, Phil Gelman, aujourd'hui conseiller régional pour le Bureau américain d'aide aux catastrophes à l'étranger, travaillait: pour l'ONG Care International. Avec cette limite de deux ans, dit‑il, les programmes américains étaient voués à l'échec. "En trois mois, on peut construire une maison. Mats reconstruire des systèmes entiers, c'est une autre affaire. Ces pays ne sont pas devenus ce qu'ils sont du jour au lendemain. Ils ne peuvent pas changer comme ça." On en prend conscience quand on visite des localités comme San Miguel Arcangel. Dans toute la région, le programme de reconstruction avait démarré par une unique et merveilleuse promesse : il s'agissait d'offrir des logements sûrs et abordables à des gens qui n'en avaient encore jamais eu. En certains endroits, cette promesse semble avoir été tenue ‑ mais ce sont là des exceptions. Non loin de San Miguel Arcàngel se trouve ainsi un village baptisé Ciudad Espana, construit avec le soutien du gouvernement espagnol et de la Croix‑Rouge. Les 1 300 logements ont l'eau courante et l'électricité. Il y à une bibliothèque, un commissariat, une école primaire et un collège, des centres de soins et une maison de retraite. Luis Felipe Quiroz est membre du tout nouveau conseil municipal. "L'ouragan m'a tout pris, dit‑il. je n'étais plus rien. Aujourd'hui, j'ai retrouvé ma vie." Mais, trois ans après le passage de Mitch, 20 000 personnes vivaient toujours dans des abris temporaires. Selon les ONG, les autorités honduriennes n'avaient presque rien fait pour les aider à trouver des sites dans la capitale où bâtir de nouveaux logements. Le temps qu'elles signalent la possibilité d'Amarateca, loin d'être idéale car à quarante‑cinq minutes en bus de tout heu de travail, les organisations d'aide n'avaient plus le temps de plancher sur l'urbanisation. Elles se sont précipitées pour dresser des murs et les surmonter de toits, avant même que la municipalité n'ait mis en place les services de base. Les victimes de l'ouragan se sont alors révoltées. En 2002, près de 200 personnes ont fait irruption dans une église de la capitale et déclaré que personne ne partirait tant que les familles ne seraient pas autorisées à s'installer dans des logements permanents. Les ONG cédèrent, mais les nouveaux domiciles ne disposaient ni d'électricité, ni d'eau courante, ni d'équipements sanitaires. Un an plus tard, les résidents, furieux, dressaient des barrages routiers, Ils ont fini par obtenir l'électricité il y a six mois. Aujourd'hui, les habitants de San Miguel Arcàngel assurent que les maisons construites par la communauté internationale sont bien mieux que ce qu'ils ont jamais rêvé posséder. Mais beaucoup d'entre eux sont au chômage, et le coût de la vie ne cesse d'augmenter. "Le village va disparaître aussi vite qu'il a été construit, parce que les gens n'ont pas ce qu'il faut pour y vivre", lâche Cáceres. Ginger Thompson et Mazu Fathi © Courrier International, droits réservés. |